Lundi 10 mars 2008
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Depuis plusieurs mois, je suis les répétitions du spectacle Les Petites absences de la compagnie du Théâtre du Signe. Répéter, questionner, soumettre les idées au
plateau… Je découvre l’évolution du projet au fur et à mesure, je vois les différentes écritures se formuler, s’échanger.
L’idée du spectacle : travailler autour de la question de l’absent, en mêlant aux différentes pratiques scéniques (texte, théâtre, danse, musique),
l’intervention de la technologie numérique. Mais comment ? Pourquoi ?
L’hybridation des arts, la pluridisciplinarité,
le mélange des disciplines…sont des termes que l’on emploie fréquemment pour définir les créations artistiques actuelles. La technologie : vidéo, hauts parleurs etc. envahie les scènes du théâtre
contemporain comme expérience d’un lien esthétique avec la machine. Les frontières entre les arts et l’informatique semblent devoir céder pour se tenir au plus près du discours actuel sur
l’homme, encerclé par la technologie. L’expérience est intéressante et chacun s’y attelle à son gré, selon ses questionnements, ses aspirations.
Ici,
le Théâtre du Signe choisit de se soustraire au spectaculaire, de remettre l’humain au centre du travail et d’user de l’informatique comme d’un assistant à la mise en scène. Il développe ainsi un
nouveau logiciel basé sur une « intelligence artificielle ». L’intelligence artificielle ? Un dessein ni diabolique, ni spielbergien, rassurons-nous, mais l’intention d’utiliser différemment les
liens entre l’homme et la machine, à l’heure où les technologies nous submergent. Plutôt que d’écraser l’acteur sous de multiples écrans et hauts parleurs, pourquoi ne pas le pousser à un retour
sur soi, sur sa propre présence, grâce aux ordinateurs ?… Le comédien ainsi conscient, mais distancié de lui-même, renouvellera sa manière d’être là sur le plateau.
Ces travaux m’ont particulièrement interpellé, de part leur singularité tout d’abord, et par cette manière de s’emparer d’outil a priori déshumanisé pour interroger des questions
fondamentales sur l’homme, à savoir l’absence à soi et aux autres. Ainsi, en convoquant diverses écritures comme celle du texte ou de la danse, la compagnie tente de transcrire différentes façons
d’exprimer l’absent, l’autisme.
Cette interrogation sur les technologies me touche d’autant plus qu’elle s’impose dans la continuité de mes recherches
universitaires. Dans une comparaison historique, entre l’émergence des nouvelles technologies au théâtre au début du XXe siècle, et le projet actuel de la compagnie, on constate une inversion
véritable causale. Quand la spectacularisation au service d’un idéal politique, idéal de regroupement des masses populaires avec J.R Bloch en France, de lutte sociale dans l’Allemagne de Piscator
et Brecht, s’érigeait dans la première partie du XXe siècle, on constate qu’aujourd’hui c’est le retour à l’acteur qui prime. L’individu déshumanisé face à la machine retrouve sa place grâce à
elle. Vision raccourcie sans doute, mais l’idée est là.
L’utilisation des technologies au théâtre évolue inévitablement avec la société, les dramaturges et metteurs en scène ne pouvant faire abstraction de leur
époque. Si, en 1937, convoquer des hauts parleurs, radio, écrans de cinéma etc. sur scène revient à s’approprier des « nouvelles » technologies, et donc à bousculer un mode de représentation,
cela est presque devenu normal en 2007-2008. La nouveauté n’est donc plus à chercher dans le cinéma, la radio, bref, la technique en elle-même, mais dans l’utilisation qui en est faite. Entre la
volonté de déranger le spectateur par l’intrusion d’outils inhabituels sur le plateau, et l’utilisation d’objets intrinsèques à notre quotidien, une différence
s’impose.
Qu’en reste-il de l’homme ? Noyé dans une mécanisation collective chez l’un, amené par à se retrouver lui-même chez l’autre. Peut-être
faudrait-il alors s’interroger sur le devenir du corps et de ses émotions dans notre société hautement technicisée. Dans les écrits de Jean-Richard Bloch, on trouve l’espoir d’un renversement où
la machine serait enfin au service de l’homme et non plus la raison de son avilissement. Aujourd’hui, cette volonté se retrouve dans les recherches de la compagnie, quand elle place l’acteur au
centre de la scène. Loin d’une spectacularisation où l’image vidéo surplomberait l’humain, le Théâtre du Signe s’interroge sur la capacité de l’informatique à créer de nouvelles déclinaisons à
l’image première, émanant du comédien. La machine ne contrôle pas, elle induit d’autres langages.
Les idées fusent, plaisent, déçoivent, se
contredisent. Le temps du laboratoire permet l’interrogation, le regard sur les utilisations passées et les éventuels travaux futurs. L’équipe pose ses doutes et élabore ses réponses autour de
cette question de l’absence, de l’autiste à relier au monde.
Etre en regard sur un tel projet me permet de comprendre les problèmes, les interrogations d’une équipe en création. Assister à la mise en forme d’un
spectacle offre une autre approche de la théâtralité, différente de la seule vue du projet fini présenté sur une scène.
SORAYA BRIÈRE ETUDIANTE EN ARTS DU SPECTACLE UNIVERSITÉ DE CAEN